Ecarts

02/05/2014 |

 

 Accrochages59 ème salon d’art contemporain de Montrouge

 

Transparence ascensionnelle 

« La montagne comme premier modèle architectural observé par l’homme, la baie vitrée et la colonne comme supports urbains à ce projet babélien.

La montagne parce qu’Emmanuelle Blanc a grandi en Savoie et en voyant ses photos de paysage alpestre on pense à Jean Achard (1807-1884), le fondateur de l’Ecole dauphinoise, mais surtout à son disciple, Laurent Guétal (1841-1892), ou mieux encore à Charles Bertier (1860-1924) véritable précurseur de l’hyperréalisme.
Si on imagine la petite fille visitant le musée de Grenoble, et perdue devant ces tableaux à la fois désuets et vertigineux, on se trompe. Fillette des alpages, elle se contentait de regarder autour d’elle, les paysages, en vrai. 

Au cours de ces quelques années d’études en architecture, à Paris, s’est amplifiée sinon sa connaissance, une impatience. Dans ces lieux universitaires qui offrent la plupart du temps un rapide remède à l’architecture quand ce ne sont pas carrément des massacres de celle-ci, lui est venu le désir de construire avant d’analyser, la nécessité de faire avant de savoir, la certitude d’une possibilité d’entrer avant de comprendre.

Hélas ! Rien de tout cela n’était possible. Il a donc bien fallu s’emparer d’une autre manière de l’espace.
La photographie est l’art des empêchés, des paresseux, ou des pressés. Le don contrarié trouve refuge dans une image qui devient à son tour un édifice. Tel le petit oiseau qui va sortir, il y a toujours un architecte qui sommeille dans l’appareil du photographe. En regardant les photographies d’Emmanuelle Blanc, de paysages ou d’architecture, on pense moins à Ansel Adams (1902-1984) qu’à Armando Salas Portugal (1916-1995), le photographe de Luis Barragan. Les architectes devraient toujours avoir leur photographe attitré. Si la photo est bonne, on peut y vivre.

Une piscine de Jean Nouvel, une abbaye cistercienne, un lavabo à l’abandon, mais aussi Brasilia, Chandigarh, Le Havre et le Burkina Faso, il s’agit partout d’attendre la lumière, au moment où elle restitue la possibilité de l’habitat, la désignation de l’utopie première de l’homme sur la nature : je l’ai construite, s’exclament l’enfant, le fada, les compagnons illuminés, les mathématiciens autistes. Ecoles, salons, bibliothèques, théâtres, usines, Emmanuelle Blanc voudrait maintenant sortir de ce qu’elle sait faire pour repartir à la conquête de l’espace.

En installant sur la baie vitrée du beffroi une photo de montagne noyée dans la brume, image que la transparente rend encore plus incertaine, l’artiste place les visiteurs au cœur de son ambition. Elle propose une troisième dimension impénétrable, la photographie échappe au mode conventionnel d’appropriation des images. Elle répond à sa manière à la proposition d’Olafur Eliasson qui, à la Fondation Vuitton, installe les visiteurs dans une cabine d’ascenseur totalement obscure. Emmanuelle Blanc répond par la lumière aux question posées par l’obscurité. »

 

Christophe Donner
écrivain, journaliste, critique littéraire et cinéaste français